mercredi 2 décembre 2009
Une petite pause...
mercredi 25 novembre 2009
Une nuit, un train (2)
- Entrez, je vous en prie.
J'aime le formalisme désuet de ses manières. Elle a fait tomber sa veste. C'est bien de la soie qu'elle porte en dessous, mais tellement fine qu'elle ne cache rien ou pas grand-chose de son soutien gorge qui maintient de seins généreux.
- Au fait. Je m'appelle Lucie.
- Feuille.
- C'est un drôle de nom.
- Il me correspond bien, quand on me connaît.
- Eh bien Feuille, je vous laisse ouvrir la bouteille ?
- C'est parti. Vous avez les flûtes ?
Je débouche, je verse.
- On trinque à quoi ?
- Aux rencontres de voyages et à Georges Nagelmakers.
- Qui est-ce ?
- L'inventeur des wagons-lits.
- Ah. Mais je vous en prie, asseyez-vous. Il n'y a pas beaucoup de place, tenez, prenez ce bout de banquette.
- Merci, mais et vous-mêmes ?
- Eh bien je m' assiérai sur le lit.
- A votre aise. Vous prenez souvent ce train ? Je ne vous ai jamais vue.
- Tous les six mois, je vais faire une thalasso. Ça me sort de Paris, de mon mari et de mon quotidien de petite fille riche.
- C'est vous qui êtes riche, ou votre mari ?
- Mes parents. Et lui l'est devenu par notre mariage et par son travail.
- Et que fait-il, si ce n'est pas trop indiscret ?
- Ça l'est. Disons qu'il est dans les affaires, et que ça lui laisse assez peu de temps pour s'occuper de moi ou penser à me faire des enfants.
- Mmm. La pauvre petite fille riche négligée par un mari absent.
- Ne riez pas, c'est pas drôle. Et c'est pas gentil. (moue boudeuse)
- Excusez-moi.
- Non, ce n'est pas grave. On reprend un verre ? Quand c'est éventé ce n'est plus bon.
On a bu, on a parlé. Au fur et à mesure, je la voyais qui se décoinçait, qui perdait de sa rigueur de jeune femme bien élevée. Il faisait assez chaud dans la cabine. A un moment, elle s'étira. Je me levais, presque à regret, anticipant sur les différentes possibilités qui allaient se présenter : partir tout de suite, rester encore quelques instants à boire et à tenir des conversations semi-mondaines, ou se retrouver dans un plan sexe inattendu.
- Vous avez l'air fatiguée, je vais vous laisser vous reposer. Merci pour le champa...
- Mmmm vous n'allez pas partir maintenant ? On commence tout juste à faire connaissance...
vendredi 20 novembre 2009
Une nuit, un train
Mon compartiment était dans le dernier wagon de seconde (un ami pointilleux me dirait que pour des voyageurs, on en dit pas un wagon mais une voiture, ce à quoi je lui répond que je les appellerai voiture quand ils seront vraiment dignes de ce nom, et que de toute façon la chanson commence pas "Dans un wagon d'premièeeere..."), denier wagon de seconde, donc, avant les premières classes. Quand on a goûté au confort du train de nuit en première, on regrette la pingrerie de l'employeur évoquée plus haut, qui vous condamne à la seconde.
J'étais là, sur le quai à fumer tranquillement la dernière clope de la journée en attendant le départ, quand je la vis. Une apparition venue d'un passé pas si lointain, mais que je croyais révolu à jamais, ce temps où l'on prenait le train pour partir en voyage, où l'on avait le temps de voyager, et où voyage n'était pas synonyme d'entassement dans un charter. Elle était grande et brune, les cheveux longs relevés en chignon, une jupe d'un grand couturier (Dior ? Givenchy ?) comme je les aime, droite, légèrement cintrée, mi-longue jusque sous le genou, d'une couleur discrète qui mettait la ligne en valeur. La veste était, elle aussi, d'une grande signature si j'en jugeais par la finesse de la coupe et la qualité de l'étoffe. On devine un chemisier en soie sauvage ou quelque chose d'approchant. Comble de l'élégance, elle portait des bas à couture d'un charme résolument rétro et un large chapeau, probablement d'une grande maison lui aussi. L'ensemble avait une classe, un style qui évoquait les gravures de modes représentant La Parisienne, symbole absolu du chic de par le monde.
Elle s'avança vers moi pour me demander du feu, le truc classique pour lier conversation. "Vous allez loin ?"
- Biarritz, et vous ?
- Saint Jean de Luz. Pour affaires ?
- Oui, et vous ?
- Thalasso. Je pourrais prendre l'avion, mais j'adore les trains de nuit.
- Pareil. Surtout depuis qu'ils ont refait les couchettes.
- Vous ne voyagez pas en wagon-lit ?
- Non, mon employeur est assez regardant sur les notes de frais. Mais j'ai déjà pris les wagons-lits pour partir en vacances.
- Je vous invite à boire une flûte dans ma cabine après le départ ?
- Je ne sais pas si c'est bien raisonnable, mais... avec plaisir.
Elle me donne son numéro de cabine, c'est dans le premier wagon-lit et je n'aurais pas à traverser la moitié de la rame sous l'oeil soupçonneux des couchettistes.
(à suivre)
[La photo est de Ilojleen, avec gratitude]



